Article de Romain Lupino, P3.

« D’un point de vue structurel, le design est totalement inutile.»
Philippe Starck, jeudi 27 mars 2008, pour le magazine allemand Die Zeit.
Tout ce qu’il a pu créer est inutile… donc le design aussi !
Voilà qui n’est pas très sympathique pour tous ceux qui pressent quotidiennement leur citron grâce à Juicy Salif ou qui sont hantés par le fantôme tétrapode le plus vendu au monde, Louis Ghost.
Philippe frappe donc fort, très fort et dans un élan mégalo se permet de remettre en cause beaucoup plus de choses qu’il ne le devrait.
Qu’il juge son travail est tout à fait légitime, mais il ne s’arrête pas là. Par extension, il affirme que le design en lui-même est inutile. Il se permet donc de porter atteinte à une discipline quasi centenaire sur la seule référence de son expérience. Il ne fait effectivement aucune allusion à aucun autre acteur contemporain ou passé de la discipline.
On peut donc en déduire que dans cette affirmation, le terme Design semble être implicitement réduit à Starck.
Il serait donc compréhensible de trouver cette déclaration arrogante, réductrice et rétrograde.
Cette arrogance manifeste serait liée à un profond manque de respect envers ceux qui ont construit et enrichi le patrimoine du design, depuis Walter Gropius, Gerrit Rietveld, Josef Hoffmann ou encore Koloman Moser pour le début du siècle, jusqu’à Danese, Munari, Branzi, Enzo Mari ou même les frères Bouroullec.
Cette liste ne peut malheureusement être exhaustive mais je tiens de tout cœur à faire part de mon amertume quant à la perte d’Ettore Sottsass Jr, le 31 décembre 2007, soit trois mois à peine avant la parution de l’article sulfureux.
Toutes ces personnes ont construit les bases du Design et les ont fièrement défendues avec vigueur, passion et conviction. Depuis les premiers ateliers anti-académiques et réformistes jusqu’aux actuelles agences et départements spécialisés dans le Design, il aura fallu près d’un siècle de combat et d’avant-gardisme convaincu et constamment empreint d‘humanisme.
Je ne conçois donc pas qu’un homme de près de soixante ans et ayant une culture certaine puisse bafouer et insulter tant d‘Histoire.
Mais aux yeux de la majorité, la véritable révolution « design » est incarnée par Juicy Salif, le presse-agrumes le plus vendu au monde, véritable icône du « design » esthétique.
C’est grâce à de multiples succès marketing comme celui-ci que Monsieur Starck a pu prétendre au statut de Saint patron du design français, parfois même international pour les plus fanatiques.
Sa parole est donc sacrée, et même si on lui connaît un certain sens de l’humour, une aura céleste illumine chacune de ses productions/parutions. Car Monsieur est un modèle de réussite. Il vaut aisément son poids en lingots, et est perçu comme Le design(er), ce qui lui confère un effrayant capital crédibilité auprès des profanes.
Et c’est justement cette fascination qu’il cultive et exerce sur la masse qui dote sa déclaration d’une souveraineté inquiétante, car il détient un réel pouvoir d’influence sur l’opinion publique.

Je suis actuellement étudiant en Design Produit, et je me sens directement visé par Monsieur Starck.
Pourquoi ?
Car j’aime le Design, celui des précurseurs, et comme des milliers d‘autres, je représente la prochaine génération de designer pour qui le plus gros défi sera l‘avenir de notre planète, de la Vie.
Alors plutôt que de baisser les bras, nous relèverons le challenge et assumerons.
Certes, nous n’aurons pas le loisir de concevoir des chaises et gadgets en pétrole translucide, mais nous chercherons à valoriser responsabilité, respect et harmonie.
Voilà pourquoi un millionnaire sexagénaire en fin de carrière, usant de sa popularité pour véhiculer sa mauvaise foi et nous laisser un terrain miné en entachant l‘image d‘un design qui n‘est en fait pas sien ; je trouve cela déplorable, irrespectueux, arrogant, hypocrite, mais si facile…
Philippe Starck serait-il passé de créateur à destructeur ?
En tout cas, bien qu’il se cache derrière ce discours provocateur, une chose est certaine, Starck souhaite créer la polémique et donc par la même occasion se faire un (dernier) gros coup de pub pour la fin de sa carrière, qu’il prévoit soit disant dans maintenant 1 an.
En analysant ce qu’il a produit depuis cet article du 27 mars 2008, on s’aperçoit qu’il n’a rien changé à sa démarche de designer (qu‘il prétend d’ailleurs ne pas être). Au contraire, il n’hésite pas à s‘auto plagier.
Ainsi, nous avons pu voir la chaise Loulou, qui n’est autre qu’une Louis Ghost pour enfant, ou encore d’innombrables remakes du tabouret Bubu (1991), paroxysme du potentiel créateur de la pétrochimie (finitions mates, translucides, métallisées, et bien sûr multicolores !).
Somme toute, des concepts réellement novateurs et utiles, c’est certain !
Et c’est sans mentionner la Starck Académie, télé réalité proposée par BBC 2 et dont Philippe sera le Maître. Il devra trouver la perle rare, l’étudiant veinard qui se verra offrir un CDD de 6 mois au sein de l’usine Starck (qui d’après mes calculs et si les dires du Maître sont vrais, devrait fermer ses portes sensiblement à la même époque…).
Comme quoi, aucune raison de s’en faire, Philippe est prêt à soutenir la nouvelle génération car il croît en elle.
Plus sérieusement, nous ne pouvons désormais plus ignorer la contradiction existant entre paroles et actes. Pour une majorité de personnes (acteurs du Design y compris), ce qu’il dit est formidable, ce qu’il fait l’est davantage. Mais en faisant le rapprochement, il serait de mauvaise foi de ne pas relever toutes ces incohérences évidentes.
Je ne comprends pas qu’il n’en découle ne serait-ce qu’une once de décrédibilisation…
Depuis plusieurs années, notre Philippe national a participé à plusieurs shows télévisés qui confirment sa tendance à l’auto-contradiction.
Effectivement, lorsqu’en mars 2007 (soit un an avant la déclaration) Starck prend la parole lors d’une conférence au TED devant un public élitiste et connaisseur, il annonce lors d’un magnifique one man show clownesque la condamnation qu‘il fera du design. En effet, il pose d’ores et déjà la question « Why Design ? ». La problématique est très intéressante mais la manière dont il la traite est affligeante. Noyant sous un faux air désabusé sa suffisance et sa prétention certaines, il présente sous forme de sketch Son design, qu‘il prétend condamner. Il parle déjà de design inutile, mais du fait de l’humour et du second degré dont il abuse, il crée volontairement une ambiguïté dans l’interprétation de ses dires.
Cette pseudo-réflexion qu’il expose ainsi durant une vingtaine de minutes est bien sûr à mettre en corrélation avec l’article qui paraîtra un an plus tard dans le magazine Die Zeit. Il aura fallu un an pour passer de la question « Why Design ? » à la formulation d’une réponse définitive, tranchante et radicale.
Il aurait été tout à fait logique de penser qu’une réflexion d’une année aurait une influence sur sa manière d’appréhender le design. Mais il n‘en est pas ainsi. Rien n’a changé entre temps… Il prétend dans l’article qu’il continuera encore la profession de designer durant deux ans, avant de changer de métier et devenir « fabricant de concepts »…
Cette déclaration me fait une fois de plus réagir et je pense que la véritable question qu’il aurait dû poser lors de la conférence du TED n’aurait pas dû être « Why Design ? » mais plutôt « What is Design ? ».
Car qu’est-ce que le processus de design si ce n’est une énorme phase de réflexion sur des concepts ? Je crains malheureusement qu’il fasse l’amalgame entre design et stylisme…
Mais pour en revenir au caractère ambivalent du personnage, attardons-nous sur une autre de ses parutions télévisuelles.
En effet, lorsque le 6 mai 2008 (1 mois après ses aveux) Starck prend la parole au Grand Journal, programme généraliste tout public diffusé sur Canal +, il ne fait aucune allusion quant à l‘inutilité du design. Au contraire, il est comme trop souvent présenté comme le plus grand designer au monde et profite de l’occasion pour faire la promotion de sa future chaise en pétrole et de son éolienne invisible !
Dans un contexte beaucoup plus populaire et profane que le TED, notre homme arbore donc un tout autre discours, celui d‘icône populaire du design.
Nous ne pouvons définitivement plus ignorer les multiples contradictions que révèlent ces faits et dires.
Alors que penser ?
N’y aurait-il pas un Philippe Starck, mais deux ou même plusieurs personnalités derrière ce patronyme ?
Tantôt designer, fier, tantôt détracteur de ce même design, mais aussi et surtout marque, étiquette marchande…
Une chose est certaine, loin d’être idiot, il sait parfaitement s’adapter aux situations et à son public. Il semble perpétuellement cultiver polémique et fascination, ce qui assure sa cote et de son emprise sur les esprits. A chaque parution, il manipule l’opinion publique avec finesse.
Christine Bauer aborde cet aspect manipulateur du personnage dans son ouvrage « Le cas Philippe Starck : de la construction à la notoriété ». Paru en 2001, ce livre ne fait donc pas allusion aux événements décrits précédemment. Néanmoins, cette analyse comportementale très détaillée lui a permis, à cette époque déjà, d’émettre la thèse selon laquelle Starck est depuis ses débuts un fin manipulateur qui use de stratégies indirectes, et plus particulièrement chinoises.
L’approche est intéressante car elle part du constat de l’incroyable popularité qu’a Starck auprès des medias. Cette omniprésence étonne Bauer car de nombreux autres designers aussi talentueux ne sont pas si connus. Elle met d’ailleurs le doigt sur le fait qu’une étude a prouvé que Starck n’est pas si connu que le prétendent les medias.
« Le célébrissime décorateur », « héros populaire… », « connu comme le loup blanc », autant de titres et de slogans explicites. Ce qui au premier abord étonne Bauer, c’est cette nécessité de le présenter comme célèbre. S’il est si célèbre, pourquoi le rappeler en exagérant les qualificatifs ? Pourquoi les médias en font-ils un événement, un spectacle ?
Les réponses apportées à ces questions s’axent principalement autour de la mise en scène par Starck de son personnage. L’auteur émet donc l’hypothèse d’une utilisation de stratégies indirectes. Toutes ses affirmations contradictoires telles que « je ne suis pas un designer », « non-objets pour non-consommateurs » ou même désormais « le design est inutile », découleraient de stratégies du contournement, de l’évitement, de l‘indiciel…
Ces hypothèses mènent à un terrible questionnement à propos du lien entre réalité et stratégie, être et paraître…
Compte tenu des nombreuses incohérences et contradictions de discours et de sa personnalité complexe, floue et insaisissable, l’identité de Philippe Starck semble être corrompue et en devient énigmatique.
Alors existe-t-il encore en tant qu’être ou bien uniquement en tant que paraître, réduit aux stratégies manipulatrices dont il use ?
Ou encore, est-il possible qu’il n’existe que dans l’incohérence et la contradiction ?
Et au final : Philippe Starck existe-t-il ?
Sources :
Christine Bauer, Le cas Philippe Starck : de la construction à la notoriété, Editions L’Harmattan, Paris, 2001.
Tillmann Prüfer, “Ich schäme mich dafür”, entretien avec Philippe Starck, Die Zeit, N° 14, du 27 mars 2008.
www.xo-design.com : éditeur dirrigé par Philippe Starck.
www.ted.com : les conférences TED (Technology Entertainment Design) définissent leur mission comme «propageur d’idées». Pour assister aux conférences TED, une cotisation annuelle de 6 000$ est demandée. Plusieurs centaines de personnes ont participé à ces conférences : Bill CLinton, Al Gore, Bono, Peter Gabriel, les fondateurs de Google…
Le Grand Journal, 6 mai 2008 , Canal +
Caricature: dessin : Alexandre Madouasse, texte : Romain lupino.
7 commentaires
1 Luc Montessinos // mar 9, 2009 at 16:09
Merci Romain pour cette réflexion claire sur le métier de designer. La caricature me fait inévitablement penser à cette citation de Woody Allen:
« Et si tout n’était qu’illusion? Si rien n’existait?
Dans ce cas, j’aurais payé ma moquette beaucoup trop cher.»
Dieu, Shakespeare et moi (1975)
2 Clément // mar 9, 2009 at 16:48
Je vous suis tout à fait dans ce raisonnement… Mais posez-vous plutôt cette question : quelle différence faites-vous entre le design dans la culture populaire et celle des praticiens?
Starck n’est en réalité qu’une conséquence d’une société aujourd’hui obnubilée par le spectacle et les icônes. Starck n’est qu’un exemple parmi tant d’autres qui ne sont pas exclusif au design : Jobs chez Apple par exemple… (non je ne trolle pas là).
Starck est une parfaite conséquence mais il a très bien su tirer les ficelles.
Je ne suis pas sur qu’il va arrêter de sitôt son activité. Il avait déjà fait le coup en 2003 avec sa rétrospective à Beaubourg pour sa retraite… C’était juste pour qu’on parle de lui en fait.
En passant, j’avais écrit une courte analyse pour mon mémoire de fin d’étude : http://copy-paste-and-feel.org/blog/2007/10/05/petite-mythologie-du-design-philippe-starck/
Sinon une dernière petite perle, et là je pense qu’il est à son top là : http://www.gala.fr/l_actu/c_est_officiel/philippe_starck_a_dit_oui_a_yasmine_92050
Le meilleurs moyen c’est de l’ignorer.
J’espère que ça vous plaira
P.S : pourquoi mettez-vous une majuscule à « design» ?
3 Simon // mar 9, 2009 at 21:01
Des questions très intéressantes et plein de pistes de réfléxion ! Autant sur cet article que sur celui de ton blog Clément.
au risque de paraître répétitif, je rajouterais encore une couche : ne peut-on pas faire du bon design uniquement porté sur le stylisme ?
4 Clément // mar 10, 2009 at 13:41
@Simon
A ce moment-là, pourquoi ne pas s’appeler ça du stylisme?
5 Rico // mar 10, 2009 at 19:14
Article intéressant et très bien écrit, mais ce que je ne comprends pas, c’est que tu as écrit tout ça en ne prenant en compte, dans sa phrase, que la seconde partie. Pourtant, sur une phrase aussi courte et tranchante, chaque mot compte, et p.starck s’y connaissant plutôt pas mal en comm, je verrais donc ça comme un éventuel garde-fou… Donc : quid du point de vue « structurel» qui introduit la critique ?
6 Nicolas // mar 31, 2009 at 22:14
Un article très amusant et documenté, bravo
. Je me suis permis une réaction sur mon blog lol:
http://www.design-blog.info/index.php?post/2009/03/31/Structurellement-le-design-est-inutile
7 Le design de l’attention, le cas de l’éolienne de Starck » Design et Recherche - // jan 13, 2010 at 16:50
[...] dans le paysage médiatique sont toutes aussi récurrentes et prévisibles. En 2008, il créait la polémique dans une entretien au magazine allemand Die Zeit où il qualifiait le design de “totalement [...]
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