Compte-rendu par les étudiants des années 1, 2009-2010, suite à la représentation de Tempest : without a Body, le 2 février 2010 au Grand T.

(Illustration: Clarisse Lebosse - Jean-Baptise Haag - Emmanuel Legrain - Anais Joncour - Charlotte Lamy )
Un chorégraphe, Porte-parole troublant : Lemi PONIFASIO
Tempest : Without A Body de Lemi Ponifasio est une relecture d’une pièce de William Shakespeare intitulée La Tempête, une tragi-comédie écrite en 1611 et qui pourtant n’affiche pas beaucoup de points communs avec l’œuvre chorégraphique contemporaine.
Lemi Ponifasio, l’auteur et metteur en scène de la pièce est né aux îles Samoa, où il a étudié notamment la philosophie et la politique et où il est aujourd’hui considéré comme un grand chef.
Passionné par la danse et le théâtre il décidera d’explorer cet art dans sa globalité en réalisant plusieurs spectacles de danse, théâtre, concert… Il le communiquera sur son île, ainsi qu’au sein du pacifique.
C’est en Nouvelle Zélande qu’il s’épanchera pour la danse, l’art, et s’engagea dans la création de la la compagnie MAU (signifiant en Samoa «ma destiné», «mon point de vue») en 1995. À travers cette association et ces danses se dégage une âme philosophique ainsi que des références politiques et un rappel de la révolution.
Fasciné par l’art et la danse, il côtoiera et collaborera avec de nombreux créateurs et artistes en tous genres à travers le pacifique.
Reconnu, il présente ses créations à travers le monde, et participe aux festivals internationaux les plus célèbres tels que le Holland Festival, l’Adélaide Festival en Australie ou encore le Mostly Mozart Festival au Lincoln Center à New York.
Pour la représentation de Tempest Without A Body, une dizaine de danseurs maoris évoluent dans un décor sombre, à la fois féerique et inquiétant. Il s’en dégage une sensation de malaise pour le spectateur qui ne comprend pas immédiatement la scène qui se déroule sous ses yeux. Leur présence est fantomatique et à la fois dérangeante. Cette atmosphère nous plonge au cœur de leur culture et des conflits qui en résultent.
En effet, Lemi Ponifasio récréé le contexte actuel de son pays: les conflits, les tensions, les confrontations de territoires, ainsi que les injustices et invasions mêlées à l’explosion du peuple maori. C’est donc cet ensemble politico-culturel qui génère une ambiance troublante et dérangeante sur scène.
En somme, le spectacle déboussolant Tempest Without A Body est un véritable concentré de culture, d’événements politiques importants pour ce peuple qui nous fait voyager pendant 1h30. Certains diront même de cette œuvre que «c’est un ouvrage d’une extraordinaire puissance, d’une beauté noire et inquiétante».

Fabien Anizon – Mathilde Gilardière – Marie Grosjean – Pauline Maraud – Lucie Mouchet
Tempest: Without Any Words
Que dire sur le texte de cette pièce alors que les dialogues sont muets? En effet, cette représentation inspirée de “The Tempest” de Shakespeare accorde une importance au silence pour mieux laisser aux spectateurs un « espace de conscience ». Bien que le metteur en scène, Lemi Ponifasio se soit inspiré de la pièce de Shakespeare, “Tempest : Without A Body” est une relecture personnelle dont les thèmes communs sont: la terre exilée, la croyance en la magie, la violence, la souffrance, et la mort. Au lieu de respecter les conventions habituelles de la trame narrative, le metteur en scène fait ici plutôt œuvre de réflexion.
C’est ainsi que le metteur en scène théâtralise le thème de l’oppression des maoris et des souffrances qu’ils ont endurés par la colonisation des Anglais. Notamment par de fortes connotations: on voit par exemple un ange déchu aux ailes trop petites et aux mains ensanglantées qui pousse des cris impuissants face au désastre qui dévaste l’univers. Ou encore, quand un homme se courbe sous un énorme rocher et montre, ainsi, le poids de l’oppression endurée. Quand ce même homme semble mourir par terre en prenant la posture du Christ sur sa croix, cela n’est pas sans rappeler la religion catholique par laquelle ils ont été oppressés. Le sang sur le rocher représentant toutes ces vies sacrifiées.
Cependant, la souffrance n’est pas le seul thème abordé. Le metteur en scène attache beaucoup d’importance aux croyances. Croyances très ancrées dans la culture de ces îles de l’océan Pacifique. Ainsi, on peut voir, dans les allers et venues des Samoans, une sorte de vénération, effectuée par des rituels rythmés. Ceux-ci, étant, de plus, vêtus comme des moines shintoïstes. Enfin, le portrait d’Ahmed Zaoui, apparait, projeté, telle une icone divine.
Il est ainsi difficile de fixer l’histoire précise de cette pièce. Néanmoins, certains éléments, nous permettent de comprendre quelques moments clés. En effet, nous pouvons parler, ici, d’un langage du corps, où les rythmes, les gestes, sont les mots et semblent se répondre par des dialogues muets. Les émotions surgissent donc dans les silences, rendant plus fortes chaque apparition et, laissant ainsi une grande place à la réflexion.
À défaut d’y trouver un sens clair et lisible, on peut considérer cette pièce comme le manifeste d’un homme très engagé, comme un cri de fureur froide lancé face à l’inconscience des hommes, de la civilisation moderne qui tuent, déciment, anéantissent, plus qu’ils ne civilisent. Se comportant en prédateurs au sein de peuples trop fragiles pour leur résister, laissant derrière eux des cultures ancestrales à l’état de ruines, à l’image de la scène finale où le sol n’est plus qu’un désert parsemé de gravats.

Bérénice Mensier – Solen Malrieu – Ulysse Pillerel – Brenda Penhouet – Kévin Cartron
Jeu et interprétation
Tempest Without a Body est un subtil mélange d’obscurité et de puissance provoqué par le jeu des comédiens.
Ceux-ci, grâce aux différents rôles et danses qu’ils interprètent, permettent au spectateur de pénétrer au cœur de l’univers maori, mêlant ainsi poésie et étrangeté.
Les personnages évoluent « alternativement» sur l’ensemble de la scène, rythmant la pièce par une gestuelle contrastée, parfois mécanique et vive, parfois lente et morne, amenant une atmosphère de tension et de gène.
Aussi, chaque comédien, ou groupe de comédiens, possède une particularité de jeu qui lui est propre.
Le premier personnage que l’on découvre, un homme à la gestuelle lente et tendue, nous introduit dans l’univers de la représentation. Ainsi, le spectateur est transporté dans ce monde noir et torturé. Lors de sa seconde apparition le personnage sort d’une étrange boîte, son corps est nu et métallisé, tel un héros. Ses mouvements souples et convulsifs traduisent une grande sensualité qui contraste avec le reste de la pièce.
On trouve, dans un second temps, celle que l’on caractériserait de protagoniste, un ange déchu au cri strident, dont la lenteur des mouvements et la fébrilité apparente évoquent clairement la souffrance. L’aspect macabre de l’œuvre est ainsi incarné par ce personnage qui annonce la mort à chacune de ses apparitions. Son arrivée engendre une angoisse permanente chez le spectateur, qui redoute constamment une nouvelle apparition de sa part.
Par la suite, le spectateur découvre un mystérieux personnage aux allures de chef maori, exécutant une danse traditionnelle, avec force et prestance. Le comédien use d’une interprétation à la fois virile et puissante, intimidant le spectateur et l’obligeant à se soumettre. De plus, lors de sa seconde entrée en scène, l’homme provoque un fort contraste de part sa tenue vestimentaire et ramène un certain retour à la réalité.
Avec lui, un groupe de danseurs apparaît, des samoans, exécutant des gestes traditionnels maoris qui permettent un renforcement du contexte culturel.
La rythmique est accentuée par l’entrée en scène de groupes de danseurs shintoïstes, séquençant l’œuvre et créant un fil conducteur entre les différents tableaux. Leurs apparitions récurrentes et répétitives engendrent un sentiment d’attente et de stress, dû au rythme de leurs pas. Les mouvements effectués sont à la fois précis et hasardeux. De petits pas très rapprochés et rapides donnent la sensation que ce groupe se déplace en glissant, de manière fluide, en occupant souvent la totalité de l’espace. Le but de leurs danses reste principalement esthétique et est rythmé par le claquement de leurs mains.
L’arrivée d’un comédien, interprétant une créature animale, plonge le spectateur dans un univers étrangement sombre et sauvage. Celui-ci, tel un chacal, en attendant la mort de sa proie procure une sensation de malaise. L’aspect macabre de la pièce en est renforcé.
Cette diversité des rôles retrace visuellement une absence de contact entre les personnages. Par cette interprétation, le jeu semble nous échapper, accentuant l’étrangeté de la pièce.

FRALIN Jonathan – GIRARD Morgan – HAISSANT Jeanne – CHABOT Julie – DERUNES Bérénice
Une souffrance ancrée dans un décor obscur
« Tempest » mélange tensions et émotions dans un décor sombre qui joue des clairs/obscurs. C’est dans un noir inquiétant que débute la pièce. Des décors simples et épurés servent d’accessoires aux comédiens afin d’amplifier les messages à faire passer. Un panneau de bronze imposant est suspendu à jardin de la scène, évoquant la terre craquelée, le poids, le fardeau des danseurs. Ce dernier, à l’aspect cendré, s’incline en fin de spectacle, donnant l’impression qu’il disparaît dans une atmosphère funeste qui marque la profondeur et le néant.
D’autre part, il sert de support graphique pour accentuer l’expression de la souffrance, de la torture et de la mort. En effet, la couleur rouge, seule teinte présente dans la pièce, apparaît coulante sur la main de l’ange déchu avant de se diffuser en une tâche qui emplit le bloc de métal. Au sol, du talc est étalé pour évoquer une poussière sableuse, salissante. On la retrouve à la fin de manière amplifiée par le plâtre fracassé sur la scène. Ils retranscrivent les dégâts, les décombres causés par les bombardements, donnant un air apocalyptique. En arrière plan, une table lumineuse surgit sous un homme à l’aspect sculptural. Il représente la torture par sa gestuelle.
L’ambiance sombre et inquiétante est aussi retranscrite dans la sobriété des costumes, ne laissant apparaître que certaines parties du corps. Les comédiens portent des costumes noirs traditionnels représentatifs des cérémonies et rituels maoris. Le chef maori Tame Iti apparaît sur scène en smoking, pour exécuter un haka, ce qui contraste avec la culture maori. Cette tenue montre l’occidentalisation de ce peuple néo-zélandais.
Un autre vêtement tranche avec les autres : celui d’un ange déchu aux ailes trop petites, atrophiées par la douleur. En effet, il est le seul à porter une robe ocre qui lui offre une place plus importante dans la pièce. On retrouve un portrait de Tame Iti projeté en arrière plan, suivi de celui de Ahmed Zaoui, dirigeant du front islamique. Les visages montrent l’aspect politique et conflictuel qu’explique la pièce. Enfin, le portrait d’une vieille femme maori marqué par la vie apparaît, incarnant le visage du peuple.

Camille Jaigu – Lucie Hervé – Marion Godey – Aurélien Trichereau – Tiphaine Rolland
« Contrastes »
La pièce de théâtre Tempest: Without A Body de Lemi Ponifasio (compagnie MAU) inspirée d’une pièce de Shakespeare est un oratorio dans lequel sons et lumières ont un rôle essentiel dans la dramaturgie.
Tout au long de la représentation, il règne une atmosphère pesante, de tension. Cela est sans doute du aux contrastes. On observe tout d’abord un fort contraste clair/obscur dans les jeux de lumière. Cette dernière délimite des formes géométriques au sol qui représenteraient des territoires clos. Les personnages y évoluent ou restent à leurs frontières. Aussi, lorsque le panneau se relève on remarque comme l’effet d’une porte entrouverte entre deux mondes à travers laquelle la lumière se glisserait. La lumière interagit autant avec les corps qu’avec le panneau central en créant du relief mais aussi des effets surréalistes. Ainsi on peut observer un personnage à la peau argentée qui ondule sur un podium, ou encore une mare de sang qui envahit lentement le panneau. On pourra d’ailleurs noter que c’est la seule touche de couleur présente durant tout le spectacle. Les éclairages ont pour but de mettre en valeur les corps. Ils dévoilent partiellement leur anatomie lorsque la lumière est nette et éclatée, ou totalement grâce aux puits de lumière. A deux reprises, la lumière devient diffuse et se mêle aux particules de poussière provoquant une atmosphère envahissante. Aussi étrange que cela puisse paraître, notre regard est attiré par les corps présents dans la pénombre, suscitant une interrogation sur leur rôle.
On peut mettre en évidence un parallélisme entre la lumière et le son. Les éclairages suivent les crescendos et decrescendos des sons et bruits.
Au niveau sonore, l’ouverture de la pièce se caractérise par un soudain et long brouhaha durant lequel le spectateur est plongé dans le noir. On pourrait penser à une tempête. Le chaos de la représentation qui s’ensuit en serait la conséquence directe. Apparaissent ensuite d’autres contrastes évidents. Tout d’abord les voix claires des personnages, s’opposent au fond sonore continu, grave et peu harmonieux que l’on peut souvent comparer à des bruits industriels ou à des grésillements télévisuels. En particulier lorsque la femme, «l’ange déchu » pousse un cri déchirant et strident, ou lorsque les hommes dansent et chantent. Cependant certains sons, bien que mêlés à ce fond sonore, sortent de l’ordinaire: les chants féminins typiquement maoris, les aboiements de chiens, les bruits de gouttes d‘eau ou encore un chant très harmonieux exécuté par les interprètes. Cette « musique » très répétitive, monotone et assourdissante est parfois rythmée par le chant sec et le bruit des coups portés sur leur propre corps par les interprètes. Puis seulement pour le final, les sons sont réellement en accord avec les gestes des danseurs, des frappes de timbales accompagnent les jetés de blocs de poussière.
Les sons et les éclairages contribuent donc à plonger le spectateur dans un malaise d’un monde chaotique.
Champenois Kelly – Delattre Lorène – Decolnet Mathilde – Billet Vanessa – Farouault Audrey
Poussière d`angoisse, poussière d`avenir …
Lemi Ponifasio s’inspire de son héritage culturel traditionnel pour la création de sa pièce hors norme : « Tempest without a body » qui dénonce les horreurs du monde. Cette danse nous présente deux sortes de mouvements, le premier lent et sensuel qui met en avant la morphologie humaine et symbolise la souffrance et la torture ; le deuxième saccadé, rapide et géométrique qui se déroule en groupe. Les costumes sont épurés, discrets, de plus, ils ne laissent pas le spectateur indifférent et peuvent provoquer un sentiment d’oppression. Le texte est rare et incompréhensible du public non Maori. De la même manière, le décor est minimaliste : le seul élément imposant est une pierre suspendue. Il est possible qu’elle représente l’épée de Damoclès, ici menace du terrorisme et des violences des colons anglais.
Le fond sonore est constant, il ne possède aucune mélodie, il est composé de bruitages plus ou moins forts, qui laissent le public dans une ambiance d`insécurité. Le seul rythme est donné par les danseurs eux-mêmes grâce aux claquements qu`ils émettent sur leurs jambes et les bruits de glissements de leurs pieds. Un jeu entre les éclairages et la pierre délimite et organise l’espace scénique qui est respecté par les danseurs semblant le longer comme s’il s’agissait d’une barrière. L’éclairage est également utilisé pour mettre en évidence les personnages.
Lemi Ponifasio favorise une mise en scène relativement géométrique, les mouvements des danseurs en lignes droites, en diagonale, en rond sont les plus courants. L’espace est scindé en deux, sur la gauche se trouve la pierre suspendue et écrasante qui représente le côté obscur, où se trouve le plus souvent l’ange déchu et où les personnages se trouvent dans la position accroupie. Sur la droite se trouve le côté positif où les danseurs sont plus dynamiques et vivants. Les pierres jetées sur le personnage en fin de spectacle peuvent symboliser les actes terroristes, les gravats deviennent des cendres sur lesquelles marche l’homme en laissant sous-entendre le renouveau, la deuxième chance.
Les chorégraphies présentes dans la pièce sont similaires à d’autres danses telles que le Gumboots qui utilise le corps, les boots, comme instrument de musique, la danse contemporaine, qui délivre un message profond mais parfois incompréhensible au premier abord et qui est basée sur le langage corporel, et enfin la danse Shinto avec des mouvements répétitifs et lents.
L’idée générale de la pièce est de dénoncer les problèmes sociopolitiques, sujet qu’il est possible de retrouver dans le film « Persépolis » ou l’œuvre de Picasso « Guernica ». De plus ces trois œuvres utilisent le même traitement graphique monochrome. Cette œuvre engagée est faite de contrastes entre une esthétique contemporaine et des danses traditionnelles millénaires, entre un monochrome et une tache de sang, entre le côté négatif donné par la pierre et le côté positif de la scène. Tous ces éléments nous permettent durant un court instant de sortir de l’ordinaire.
Clarisse Lebosse – Jean-Baptise Haag – Emmanuel Legrain – Anais Joncour – Charlotte Lamy
0 commentaire
Il n'y a pas de commentaires pour cet article.
Laisser un commentaire