Blog des enseignements en culture générale de L’Ecole de design de Nantes Atlantique

24 juin 2013    Essai   

Publié par S.Chagnard

Quel est l’avenir de la cyborgisation ?

Un essai rédigé par Mathieu NAULEAU, étudiant en année 3 de l’option  design produit (P3) à l’Ecole de design Nantes Atlantique, dans le cadre du cours d’ Expression Écrite et Orale.

« Couple de robots » par l’artiste Samuel Conlogue, 2012.

« Couple de robots » par l’artiste Samuel Conlogue, 2012.

Connaissez-vous les cyborgs ? Cet étrange terme introduit par les chercheurs Clynes et Kline dans les années 1960[1] lors des premières explorations spatiales définit un être entre la machine et l’humain. L’anglais « cybernetic organism », décrit ainsi l’interaction entre l’organique et le mécanique, et le contrôle que l’un a sur l’autre.

Imaginez donc un être humain qui pourrait changer des parties de son corps pour améliorer ses performances comme un robot changerait ses pièces.  C’est exagéré, mais l’idée est là. Cela a de quoi surprendre,  n’est-ce pas ? Pourtant, aujourd’hui, nous sommes de plus en plus assistés par la technologie qui offre à ce phénomène déjà connu dans la science-fiction, de nouvelles opportunités de développement dans le monde réel, notamment dans le domaine médical. Après l’étude des enjeux et des bienfaits de cette mutation, je m’interrogerai sur les risques qu’elle pourrait impliquer ainsi que sur  ses limites.


EN QUOI LA CYBORGISATION SERAIT-ELLE UNE BONNE CHOSE ?

Ne nous méprenons pas ! La cyborgisation est un terme un peu barbare qu’on utilise dans différents domaines pour décrire la science du contrôle des systèmes[2] (comme une société, une machine, une économie etc.)[3]. Cependant, je ne m’intéresserai ici qu’aux  applications sur les individus c’est-à-dire à tout être vivant (humain) qui aurait été « augmenté » par des ajouts mécaniques ou électroniques au sein même de son corps.

Par extension, on pourrait éventuellement  dire que n’importe qui possédant un implant, une prothèse ou tout autre dispositif améliorant la vie  est un cyborg… Mais cela serait aujourd’hui très offensant ! Et d’ailleurs le corps médical n’utilise pas ce terme.

La notion de cyborgisation ne date pas d’hier et était initialement présente dans la science-fiction. Par exemple, la nouvelle fantastique The man that was used up[4] d’Edgar Allan Poe parue en 1839, décrivait déjà un homme doté de prothèses mécaniques, inspiré du Général vétéran Winfield Scott, blessé à la guerre. Le sujet de la nouvelle pouvait s’assembler pièce par pièce !

Par la suite est apparu le mouvement transhumaniste[5] qui prône l’usage de la technologie pour améliorer définitivement la condition humaine (plus de handicap, de maladies etc.). Aujourd’hui la science semble rattraper la fiction, comme nous le montre l’état foisonnant de la recherche internationale dans ce domaine. Ainsi, en 1998, le professeur Kevin Warwick s’est greffé des électrodes dans le bras qui, reliées à son système nerveux et à un ordinateur, lui ont permis de commander un bras articulé[6].

Les actuelles avancées scientifiques concurrencent désormais la fiction [7] en rendant possibles (ou du moins réalistes) nos désirs. La multiplication des prothèses mécaniques, chimiques et génétiques liées aux changements dans notre mode de vie sont une réalité !

On peut penser que  la littérature et le cinéma ont pu rendre envisageable  ou familier le futur amélioré du corps humain comme  par exemple avec  le bras robotisé du détective Del Spooner dans I,Robot[8],   les hommes-machines de Terminator, ou les androïdes de Blade Runner.

Mais comment la relation biologie-électronique telle qu’elle existe aujourd’hui est –elle possible ? Notre corps fonctionne avec des pulsions électriques. Les mécanismes dont on parle aussi. Un simple implant dans un nerf permet donc d’isoler le signal cérébral et ainsi de faire la liaison attendue et plusieurs domaines utilisent ces nouveaux savoirs[9].

La médecine  peut permettre de palier à un handicap, comme redonner la vue à une personne l’ayant perdue jeune, grâce à un dispositif greffé sur le crâne. Les  prothèses, à défaut de remplacer complètement un membre, aident une personne mutilée à marcher de nouveau.  On pourrait également améliorer les maladies liées au vieillissement : le CEA de Grenoble a testé en 2007 des dispositifs électroniques pour lutter contre des maladies telles que Parkinson[10]. Les pacemakers sont aujourd’hui  déjà des substituts vitaux pour le cœur.  Nous pouvons également prendre certaines substances qui augmentent la mémoire et diminuent le stress. Ensuite, l’intégration dans l’avant-bras de puces RFID est déjà vendue pour remplacer la carte d’accès et le portefeuille dans quelques discothèques branchées de Rotterdam et Barcelone ! Enfin, dans l’armée, l’intérêt des recherches actuelles est d’avoir des individus plus forts et résistants à la douleur grâce à des dopants ciblés.

Et après tout, plutôt que de se faire greffer une « simple » main humaine de remplacement, pourquoi ne pas y ajouter un lecteur MP3 ou un téléphone portable ?

QUELS PEUVENT ÊTRE LES RISQUES DE CE PROGRÈS ?

Il ne fait aucun doute que l’Homme augmenté sera une réalité dans un futur proche, « mais cette évolution, au-delà de ses aspects techniques et économiques, pose aussi des questions politiques et éthiques qui commencent juste à émerger dans les milieux scientifiques »[11] prévient Franck Damour, essayiste et directeur de la revue anthropologique Nunc. Le mouvement post-humaniste prévoit  en effet la généralisation de ces pratiques sur tous les êtres humains,  ce qui  peut paraître pour le moins inquiétant.

Le progrès est le propre de l’homme et les outils, qu’ils soient dits technologiques ou non, n’altèrent pas, à mon sens, sa condition d’ « animal pensant ». L’histoire de l’humanité en est un témoignage. Mais cette fois-ci, l’homme ne se contente plus de fabriquer une épée pour se défendre ou une canne pour marcher. À présent, il « s’augmente » physiquement !

En effet, avec des électrodes, il est aujourd’hui  possible, par exemple, de modifier la personnalité d’un patient : un suicidaire devient jovial[12] ! Faut-il en conclure qu’on peut manipuler les gens et les faire marcher au pas cadencé ? La technique n’est pas infaillible : des chercheurs de l’entreprise d’informatique McAfee ont découvert le moyen de détourner une pompe à insuline installée dans le corps d’un patient[13]. Ils pouvaient injecter d’un coup l’équivalent de 45 jours de traitement… Un hacker aurait même trouvé le moyen de pirater à distance les Pacemakers (déjà sensibles aux aimants), et de provoquer des chocs électriques mortels en réécrivant le code informatique…

Pouvons-nous seulement fabriquer des dispositifs irréprochables ? Pourquoi ne pas donner à cette main une force surhumaine, voire même la doter d’une arme ?

Parlons  du risque éthique[14]. Françoise Roure, vice-présidente du Conseil général des technologies de l’information prévient : « Il faudra une éthique infiniment plus exigeante que celle d’aujourd’hui ». Daniela Cerqui, anthropologue à l’Université de Lausanne, s’interroge quant à elle sur le basculement de l’espèce humaine dans une autre catégorie : « Avec un glissement des normes éthiques et sociétales, ce qui est acceptable aujourd’hui dans le champ thérapeutique pourra l’être demain dans le quotidien pour améliorer nos capacités standards », estime-t-elle.

Enfin, quel peut être le risque social ? « Notre société actuelle, « la société de l’information» , nous conditionne à penser que l’efficacité, la rapidité et la fiabilité sont les qualités idéales de l’Homme occidental. Or, cet idéal n’est pas un idéal humaniste mais économique.[15] »,  expliquent Sarah Dégallier et Pierre-André Mudry dans Éthique robotique : entre mythes et réalité. De plus, le clivage entre l’homme biologique et l’homme artificiel pourrait tendre à s’accentuer : l’accès à ces technologies restera à  coup sûr  limité aux plus riches et pourrait donc consolider le pouvoir d’une élite au détriment des autres.

POUR CONCLURE

Selon moi, la cyborgisation a clairement un avenir. Elle est déjà en marche ! Mais soyons prudents : faute de recul sa perspective peut paraître assez inquiétante.  En effet : quelles seront  les motivations des utilisateurs ?

« L’Homme, en maîtrisant de plus en plus son environnement

en devient étranger. » (Franck Damour)[16]

SOURCES


[1] Éthique robotique : entre mythes et réalité, par Sarah Dégallier et Pierre-André Mudry, disponible sur le site http://biorob.epfl.ch/ (PDF). Publié en 2007. Consulté en février 2013.

[2]  De Louis-Claude Paquin, UQÀM. Article « Epistémologie mécaniste » du site http://multimedia.uqam.ca . Pas de date de parution. Consulté en février 2013.

[3] Jean-Dominique Orvoën, « L’origine du préfixe ». http://orvoen.chez.com/internet/annexea.htm.

[4] Edgar Allan Poe, The man that was used up. A Tale of the Late Bugaboo and Kickapoo Campaign, 1850, texte en anglais. ( http://xroads.virginia.edu/~hyper/POE/used_up.html ).

[5] Association Française Transhumaniste. Présentation. (http://www.transhumanistes.com/presentation/). Consulté en février 2013.

[6] Site nouvo.ch . Article sur le professeur Kevin Warwick et ses recherches.

(http://www.nouvo.ch/115-3). Auteur anonyme. Publié en 2007. Consulté en février 2013.

[7] Site Commentçamarche.net, article « Cyborg et IA, la fusion programmée entre l’Homme et la machine ». Auteur anonyme. Publié en décembre 2012.  Consulté en janvier 2013. http://www.commentcamarche.net/contents/2208-cyborg-et-ia-la-fusion-programmee-entre-l-homme-et-la-machine

[8] I,Robot,  réalisé par Alex Proyas, Etats-Unis, 2004. Inspiré des romans d’Asimov.

[9] Blog d’Alain-Laurent FAUCON. Catégorie « Penser l’humain – Sa dignité ».

(http://alain.laurent-faucon.over-blog.com) Publié en 2010. Consulté en février 2013.

[10] Agnès Rousseaux, «  Clinatec : cette discrète clinique où l’on implante des nanos dans le cerveau»  http://www.bastamag.net/article2681.html Publié le 24 octobre 2012. Consulté en février 2013.

[11] Article en pdf « Le cyborg est-il notre avenir ? » de Franck Damour. Article disponible sur (http://www.cairn.info/revue-etudes-2009-11-page-475.htm) Publié en 2009. Consulté en février 2013.

[12] D’après les recherches menées à Clinatec, à Grenoble, sur des patients volontaires.

[13] Framablog.org , article publié par « aKa », (http://www.framablog.org/index.php/post/2012/06/12/sante-medecine-code-libre-tuer-guerir) Publié en juin 2012. Consulté en février 2013.

[14] Op. Cit. Note 9.

[15] Op. Cit. Note 1

[16] Op. Cit. Note 11

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