Blog des enseignements en culture générale de L’Ecole de design de Nantes Atlantique

25 juin 2013    Essai   

Publié par S.Chagnard

Les citoyennetés des femmes en Inde

Un essai de Marianne JAVELOT, étudiante en année 3 option Design Graphique à l’École de design Nantes Atlantique.

Les pouvoirs de la femme indienne, Marianne Javelot, 2013

Les pouvoirs de la femme indienne, Marianne Javelot, 2013

Rien ne les destinait à devenir de grandes figures dans le paysage politique de leur pays et pourtant, l’Inde a permis à des femmes au parcours aussi différent que ceux d’Indira Gandhi et de Phoolan Devi de jouir d’un pouvoir et d’un statut que les états les plus « développés » n’avaient pas encore accordé aux femmes à la même époque. Indira Gandhi, fille de Jawaharlal Nehru, leader du mouvement des non-alignés, fut Première ministre de la République d’Inde pendant 16 ans, et seconde femme au monde élue démocratiquement à la tête d’un gouvernement. Phoolan Devi, révoltée issue de basse caste, fut « Reine des bandits » et membre du Parlement indien. Parallèlement, chaque année, en Inde, des milliers de femmes sont assassinées pour cause de dot jugée insuffisante : on appelle ces femmes les « dowry deaths » (décès liés à la dot), elles symbolisent la victimisation absolue des femmes en Inde. Entre les deux, et pour toutes les Indiennes, le champ du possible.

Comment des réalités aussi contrastées peuvent-elles coexister dans un même pays ?


Nous verrons que l’Inde étant un pays-continent caractérisé par une extrême diversité culturelle et de fortes inégalités, la notion d’une condition féminine est transversale à de nombreux critères. Puis nous étudierons les représentations sociales du féminin propre au monde indien. Pour finir, nous verrons à quelle typologie appartiennent les « femmes politiques » en Inde.


Vaste de 3 287 263 km², habitée de 1,2 milliards d’habitants, la République d’Inde est l’un des plus grands pays au monde et le deuxième plus peuplé de la planète. La géographie de ce pays est si variée, ses cultures et ses peuples si différents qu’il serait plus juste de parler des Indes… Il est divisé en 28 états selon des frontières linguistiques et comme l’explique la journaliste Pauline Garaude « il n’y a aucun rapport entre les Tibétains des plateaux du Ladakh, les communautés tribales des îles Andaman ou des Keralais chrétiens du Sud.» (1)


Cependant, même si toute généralisation s’avère délicate, il me semble que globalement, naître fille en Inde est une malédiction. À cela, deux raisons principales. La première est économique. Avoir une fille coûte cher car traditionnellement, la famille de la mariée finance le mariage et verse une dot à celle du mari – bien que ce système soit interdit depuis 1961. Il arrive que les filles soient tuées à la naissance, ou que les parents négligent volontairement les soins pour que l’enfant décède. Ainsi, le taux de mortalité des petites filles au Penjab avant l’âge de sept ans serait quatre fois supérieure à celui des garçons. En effet, le dernier recensement de la population en 2011 montre qu’il y a 907 filles pour 1000 garçons chez les enfants de moins de six ans, (2) ratio contraire aux lois de la démographie. On estime ainsi qu’actuellement 35 millions de femmes seraient « manquantes » en Inde.


La deuxième raison est culturelle. C’est le garçon qui perpétue le nom de la famille et allume le bûcher funéraire. Les hindous, par exemples, ne conçoivent pas une famille sans un minimum de deux fils. « Nos fils sont nos yeux. Sans eux nous ne pouvons voir », dit un proverbe. Bien souvent, les femmes sont élevées dans une situation de réelle infériorité, en témoignent les moyennes nationales issues du recensement de 2001 : le taux d’alphabétisation des femmes est de 54% contre 75% pour les hommes, 50 à 90% des femmes souffrent d’anémie(3)


On trouve de grands contrastes régionaux entre le nord et l’est de l’Inde, globalement moins développés que le sud et l’ouest du pays. Ainsi en Uttar Pradesh, immense État du nord de l’Inde, 25% des femmes savent lire (contre 56% des hommes), elles ont en moyenne 5 enfants, et leur espérance de vie est de 55 ans ; tandis qu’au Kérala, petit État côtier du sud-ouest de la péninsule, les indicateurs de la condition des femmes sont proches de ceux des pays développés : leur taux d’alphabétisation est de 88%, la fertilité de 2 enfants par femme, l’espérance de vie de 74 ans.(4)

Un autre facteur à prendre en compte est le contraste entre villes et campagnes, dans une Inde en voie d’urbanisation lente mais constante ( urbanisée à 29,32% en 2006). (5) Le pays reste majoritairement rural, avec 600 000 villages et les trois quarts de sa population vivant dans les campagnes, lieu où les violences à l’encontre des femmes sont nettement plus fréquentes qu’en ville.


Dans Inde : Histoire, Société, Culture, Pauline Garaude écrit : « En ville, notamment dans les classes moyennes, on peut croiser des femmes qui font du shopping entre elles ou se pressent vers leur lieu de travail. Dans les campagnes, les modes de vie sont figés dans la tradition, les femmes sont le plus souvent cantonnées dans leur rôle de mère au foyer et placées sous l’autorité de leur belle-famille. S’émanciper ou revendiquer son autonomie est toujours mal perçu. […] S’il est de plus en plus fréquent de croiser dans les villes des adolescents et des jeunes filles en jeans en train de prendre un verre dans un café à la sortie des cours, vous ne verrez dans les campagnes que des jeunes filles mariées ou en compagnie de leurs frères et sœurs, toutes vêtues des longs saris traditionnels. »(6)


Aujourd’hui, les campagnes vivent une véritable révolution, les mœurs se modernisent peu à peu grâce à la diffusion du modèle occidental à travers les médias. Les femmes prennent conscience d’un décalage qui leur apparaît de plus en plus difficile à accepter. Le statut des femmes en Inde varie largement selon les catégories socio-religieuses : ainsi, les femmes musulmanes et celles appartenant aux « castes répertoriées » (ex-intouchables) cumulent les discriminations et se situent donc au plus bas de l’échelle.


Enfin, grâce à leur entrée massive dans le monde du travail depuis les années 1990, les femmes indiennes s’émancipent de la tutelle familiale et gagnent en autonomie. Mais là encore, il faut nuancer. Avoir un poste important, être brahmane, issue d’un milieu aisé et indépendante financièrement ne signifie pas pour autant échapper au contrôle de son mari ou de sa belle-famille dans tous les cas de figure. Autant d’exemples qui nous amènent à considérer la condition féminine en Inde à l’intérieur de cette grande diversité.


Si les conditions des femmes indiennes sont multiples, il en ressort principalement l’image d’une femme soumise à son mari et sa belle-famille, sous le joug d’une société traditionaliste aux mœurs rigides. Et pourtant, l’histoire l’a montré, l’Inde accepte des femmes à la tête de son pouvoir exécutif. Acceptabilité qui ne peut être attribuée, au vu de la diversité du profil de ces « femmes politiques » à une seule élite éclairée qui se distinguerait de la masse de la population où le statut des femmes est généralement bas. Des facteurs d’ordre culturel et symboliques favoriseraient en fait l’acceptabilité des femmes au pouvoir en Inde.


Le philosophe Ashis Nandy explique ainsi, dans un essai sur la féminité en Inde, que dans le contexte indien, les notions de « compétition, agression, pouvoir, militantisme et intervention ne sont pas si clairement associées avec la masculinité. [...] C’est pourquoi, dans certains secteurs indépendants du mode de vie traditionnel, et n’ayant pas de normes clairement définies ou bien développées, les femmes ne partent pas avec le même handicap que dans beaucoup d’autres sociétés. [Dans le domaine politique, par exemple] le succès public ne semble pas entrer en contradiction avec la féminité privée ». Le féminin est associé à la maternité, mais aussi au pouvoir, à la guerre, au monde ; tandis que le masculin est (aussi) associé au spirituel, au retrait du monde.


La communication politique d’Indira Gandhi montre comment ces associations symboliques, qui nourrissent les représentations sociales du féminin, peuvent-être, concrètement, mises à profit par les femmes politiques. À partir de 1966, année où elle devient Premier ministre, elle privilégie dans sa communication trois images : celle de la mère, celle de Durga, l’une des incarnations les plus populaires de la Déesse hindoue, figure féminine puissante et positive à la fois, et celle de la nation elle-même.


Stéphanie Tawa Lama-Rewal, politologue, chargée de recherche au Centre d’études de l’Inde et de l’Asie du Sud, écrit dans Femmes et politique en Inde et au Népal. Image et présence (Paris, Karthala, 2004) « La fille de Nehru se présente comme la mère des Indiens pour la première fois en 1967. Elle déclare ainsi durant sa campagne : « Votre fardeau est comparativement léger, parce que vos familles sont limitées et viables. Mais mon fardeau à moi est multiple, parce que des millions de membres de ma famille sont pauvres et que je dois m’occuper d’eux ». Ce faisant, Indira Gandhi s’inscrit dans une certaine tradition indienne, selon laquelle « le détenteur du pouvoir se comporte envers ses sujets comme un père ou une mère (ma-bap) ». Cette image lui permet de présenter son activité politique dans le registre du service aux autres, et de rendre son autorité plus acceptable dans la mesure où celle-ci n’est supposée être motivée que par le sens du devoir maternel. »

Dans les médias populaires et notamment les calendriers, Indira Gandhi, dans les années 1970, au sommet de sa popularité, est abondamment représentée en Durga, déesse martiale et maternelle à la fois. Un autre exemple est celui de Phoolan Devi, la « Reine des Bandits » adulée des foules et haut-placée dans l’imaginaire collectif indien. « Devi » étant ici un  titre honorifique, autre nom de la Déesse Mère chez les Hindous.

Jusqu’au milieu des années 1980, la plupart des femmes accédant au pouvoir en Inde ont fait partie du leadership du Mouvement pour l’indépendance, soit par leur militantisme personnel, soit du fait qu’elles étaient les proches parentes (épouse, fille, belle-fille) de leaders du Mouvement. On peut donc les qualifier d’ « héritières ». Mais le lieu commun qui voudrait que les femmes ayant occupé ou occupant des fonctions exécutives de premier plan soient surtout des « héritières » (comme Indira Gandhi par exemple) ne se vérifie pas toujours : on trouve aussi, ces typologies n’étant pas incompatibles entre elles, des « princesses », des « héroïnes » (à l’instar de Phoolan Devi), des « femmes hindoues modernes », des « stars de cinéma », etc. Avant de définir ces typologies, notons tout de même que la présence des femmes à de hautes fonctions exécutives en Inde a été favorisée par le fait que Gandhi a fait de la participation des femmes, lors de son combat, son cheval de bataille : il leur demande leur mobilisation.


Les « princesses » sont issues de familles régnantes des anciens États princiers. Parmi elles, la première femme ministre du cabinet (de 1947 à 1957) : la princesse Rajkumari Amrit Kaur, également secrétaire du Mahatma Gandhi. Plus récemment, Vasundhara Raje, issue de la famille Scindia qui régnait sur l’État de Gwalior, est devenue Ministre en chef du Rajasthan en 2003.


Les « héroïnes » sont appelées ainsi car elles se sont signalées par de hauts faits (courage et abnégation devant les difficultés, privations matérielles, emprisonnement, violences physiques) durant le Mouvement pour l’indépendance principalement. C’est entre autre la montée des basses-castes sur la scène politique.


L’on pourrait attendre des femmes politiques qu’elles manifestent des valeurs dites « féminines » dans leur pratique du pouvoir, valeurs généralement associées à la maternité : altruisme, non-violence, honnêteté, et qu’elles luttent en faveur de leurs concitoyennes. Pourtant, là encore, Stéphanie Tawa Lama-Rewal écrit «  Un examen rapide montre que leur pratique n’est pas exempte des abus habituels du pouvoir   autoritarisme, corruption, violence   et qu’elle ne manifeste qu’exceptionnellement une attention particulière aux problèmes féminins. La présence des femmes au sommet de l’État manifeste non pas leur différence, mais leur relative égalité. »

Le nombre de femmes ayant accès au pouvoir exécutif en Inde, s’il existe et est croissant, reste tout de même relativement faible comparé à la place de leurs homologues masculins.
Pour conclure, bien que l’Inde soit classée quatrième pays le plus dangereux pour les femmes au monde, l’acceptabilité des femmes au sommet de l’état est indéniable, mais limitée. Elle est rendue possible du fait de facteurs culturels symboliques marquants dans l’imaginaire collectif indien.


S’il n’existe pas  une pratique distinctement féminine du pouvoir, l’on ne peut nier que les mœurs évoluent et que la condition des femmes en Inde va en s’améliorant – du moins, elle attire l’attention, comme le prouvent les nombreuses mobilisations populaires soulevées par le viol collectif d’une jeune femme dans un bus de New Delhi en décembre 2012.


Marianne Javelot G3

Notes et références

(1)Pauline GARAUDE, Inde, Histoire, Société, Culture, La Découverte, 2008/2011

(2)Jacques Véron et Aswini K. Nanda Population & Sociétés n°478, Mai 2011, « Recensement de l’Inde de 2011: 181 millions d’habitants de plus en dix ans ».

(3)Eric LECLERC, Pierre CHAPELET, L’Inde du Milliard,

www.mgm.fr/PUB/Mappemonde/M203/Leclerc.pdf

(4)Stéphanie Tawa Lama-Rewal, Les Femmes en Inde, 36e Rayonnement du CNRS n°47, mars 2008

(5)Population Data.net, Inde, disponible sur www.populationdata.net/index2.php?option=pays&pid=100&nom=inde

(6)Pauline Garaude est journaliste, spécialiste de l’Asie du Sud, principalement de l’Inde, du Pakistan, de la Birmanie et du Sri Lanka.

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